Céramiste et formatrice

Est-il dangereux d’utiliser du colorant rouge (au cadmium) en céramique ?

09/05/22. J’ai passé aujourd’hui 1h au téléphone avec le help-desk CLP/REACH de l’INERIS pour clarifier ENFIN le sujet délicat du classement des dangers associés au colorant rouge que nous utilisons en céramique.

Et clarifier également nos obligations d’information du client quand nos articles en contiennent.

Accrochez vos ceintures, rassemblez tous les neurones disponibles, car – encore une fois – le diable est dans le détail.

Rappel 1 : le cadmium (Cd) est l’une des 2 substances contrôlées depuis 1984 par la réglementation européenne sur la céramique alimentaire

Eh oui, il n’y a pas que le plomb qui soit considéré depuis presque 40 ans comme très dangereux pour la santé lors de son utilisation en vaisselle.

Les céramistes doivent donc pouvoir apporter la preuve que leurs articles céramiques destinés à un usage alimentaire ne relarguent pas des doses de plomb et cadmium au-delà des limites autorisées.

Rappel 2 : le cadmium est classé depuis 2013 sur la liste des substances extrêmement préoccupantes (SVHC en anglais) en raison de ses caractères cancérogène et toxique pour certains organes

Même classement pour l’oxyde de cadmium de symbole CdO et de numéro CAS 1306-19-0.

Pour être exhaustive, voici la liste de tous les dangers associés à l’oxyde de cadmium : mortel par inhalation (H330), mutagène de catégorie 2 (H341), cancérogène de catégorie 1B (H350), risque avéré d’effets graves pour les organes à la suite d’expositions répétées (H372), très toxique pour les organismes aquatiques (H400), très toxique pour les organismes aquatiques entraînant des effets néfastes à long terme (H410) et susceptible de nuire à la fertilité et au fœtus (H361fd).

Le cadmium a une propriété très recherchée en céramique : il donne du rouge !!! et par extension, du jaune orangé, orange, rose etc… il est donc très prisé.

Or l’utilisation du cadmium est soumise à restriction pour les raisons évidentes mentionnées ci-dessus.

L’industrie des produits céramiques a donc eu l’idée d’enrober le cadmium dans un manteau de silice et de zircon. Je ne connais pas le détail du procédé de fabrication mais à la fin on a un composé de ZrO2, SiO2 et CdO (dans le langage REACH on parle de « substance multi-constituants »).

Le colorant céramique au cadmium est une substance classée non dangereuse pour la forme sous laquelle il est vendu

La désignation du colorant rouge ainsi obtenu est « pigment de cadmium encapsulé » (numéro CAS 102184-95-2). Et selon la classification des dangers définie par CLP, ce colorant ne présente AUCUN danger sous la forme dans laquelle il est commercialisé (https://echa.europa.eu/fr/substance-information/-/substanceinfo/100.100.003).

C’est bien à cette fin qu’il a été produit, afin de réduire voire supprimer les risques liés à la manipulation. On pourrait comparer ce procédé à la production de frittes de plomb.

ATTENTION à l’interprétation de ce classement : les dangers identifiés pour une substance ou un mélange ne valent QUE pour la forme sous laquelle il est vendu. Cela ne nous dit rien de ce qui se produit pour le colorant lors de la montée en température (quelles émanations dans les gaz de combustion ? volatilisation sur les pièces et dans le four ?). A fortiori cela ne nous dit rien sur ce qui se passe en association avec d’autres minéraux tels ceux qui composent la glaçure et la pâte céramique. Enfin, impossible de savoir d’après l’étiquette du colorant ce que donnera le résultat après cuisson au contact de produits acides (vinaigrette, sauce tomate, rhubarbe …), produits basiques (poudre lave-vaisselle), chocs thermiques, chocs mécaniques.

Le même raisonnement vaut bien sûr pour les frittes à base de plomb.

Vous me voyez venir ?

Quels sont les dangers associés à la présence de ce cadmium enrobé dans un article céramique terminé c’est-à-dire ayant subi l’épreuve du feu ?

Le help desk n’avait bien entendu aucune info sur ce sujet très précis. Néanmoins, une étude commandée par la Commission Européenne auprès de plusieurs laboratoires a identifié en 2017 des relargages de cadmium par des pièces céramiques exposées à plusieurs « stimulants » (acide acétique, acide citrique, sauce tomate, vin blanc, sauce tomate acidifiée …). Dans certains cas les doses relarguées de Cadmium étaient considérables :

  • sur la zone de contact buccal (extérieure donc) d’un mug en porcelaine à décor blanc à l’intérieur et décor rouge à l’extérieur ;
  • mug au décor rouge ;
  • contenant pour four en porcelaine à décor rouge ;
  • cocotte au décor marron.

Le cadmium étant classé « extrêmement » préoccupant depuis 2013, son usage étant restreint, cette étude ayant été publiée en 2017 …. J’intuite que les articles en céramique rouges de l’échantillon testé avaient probablement utilisé un pigment d’inclusion au cadmium, et pas directement de l’oxyde de cadmium.

J’intuite donc que le risque EXISTE que des articles en céramique colorés avec un pigment d’inclusion au cadmium conduisent à une migration de cadmium au-delà des limites acceptées par la réglementation.

Appel à la population : si quelqu’un a connaissance d’études scientifiques de mesure de la migration de Cadmium par des articles céramiques dans lesquels ce type de colorant a été utilisé, dans plusieurs conditions / associations / températures de cuisson …. Je suis TRES intéressée.

Nous céramistes – définis comme « producteurs d’articles » par la réglementation REACH – devons-nous informer les professionnels revendeurs et les clients finaux si nos articles contiennent plus de 0,1% de ce colorant au cadmium (article 33 de REACH) ? NON

Eh bien non, nous n’en avons pas l’obligation, puisque notre intrant – le colorant au cadmium – n’est PAS classé comme une substance extrêmement préoccupante (« SVHC » en anglais).

Celà peut sembler illogique. Ça l’est. Quoi qu’il en soit c’est cette interprétation de l’article 33 qui est donnée par le help desk. Et sur le plan pratique celà est plus simple à appliquer.

Mais nous pouvons néanmoins choisir d’informer, par souci éthique par exemple, avec une formule du genre : « cet article peut contenir du cadmium ».

Précisions importante : l’obligation d’information n’est PAS DU TOUT spécifique aux articles à usage alimentaire. Elle s’applique à TOUT article.

Nous céramistes – définis comme « producteurs d’articles » par la réglementation REACH – devrions-nous informer les professionnels revendeurs et les clients finaux si nos articles contenaient comme intrant de l’oxyde de cadmium « pur » à plus de 0,1% (article 33 de REACH)? OUI

Il s’agit d’une question rhétorique visant à comprendre le mécanisme, étant entendu qu’on ne peut acheter directement du CdO.

Donc SI nous pouvions acheter directement de l’oxyde de cadmium en ligne chez nos revendeurs, et si nous l’introduisions directement dans nos articles, alors étant donné que la substance est classée SVHC sous cette forme chimique (CdO) alors nous devrions appliquer les obligations d’information du client prévues à l’article 33 de REACh concernant la présence de SVHC dans l’article vendu à plus de 0,1% de sa masse.

C’est par exemple au titre de cette obligation que la présence de bisphénol dans un article doit être mentionnée. Bisphénol, plomb, cadmium font partie de la même famille : les SVHC.

0,1% ce n’est vraiment pas grand chose. J’avais fait des tests de coloration d’engobe pour me rendre compte. Pour avoir un vrai rouge j’en étais à 50% de colorant. Alors imaginez la dose qu’il faut mettre quand on teinte dans la masse (pour faire des bijoux par exemple ou du neriage).

La réponse à la question rhétorique nous éclaire pour un cas qui LUI pourrait se passer dans la vraie vie.

Nous céramistes – définis comme « producteurs d’articles » par la réglementation REACH – devons-nous informer les professionnels revendeurs et les clients finaux si nos articles contiennent comme intrant du carbonate de cobalt à plus de 0,1% ? OUI

Le cas devient très réel car le carbonate de cobalt est en vente libre.

Bien qu’il soit classé cancérogène, mutagène, toxique pour la reproduction, très toxique pour les organismes aquatiques et j’en passe. Il est donc AUSSI membre de la liste des substances extrêmement préoccupantes ou SVHC (CAS 513-79-1).

Donc nos obligations d’information vis-à-vis de la suite de la « chaîne d’approvisionnement » s’appliquent précisément dans ce cas (article 33 de REACH).

Pour nous céramistes – acheteurs de matières chimiques selon REACH – dans quels cas une FDS (Fiche de Données de Sécurité) doit-elle mentionner la présence de SVHC dans une matière première que nous achetons ?

La FDS doit mentionner la présence de substance extrêmement préoccupante (« SVHC » en anglais) si la substance est elle-même classée « SVHC ». Exemple : carbonate de cobalt.

La FDS doit mentionner la présence de substance extrêmement préoccupante si le mélange est classé « SVHC ».

La FDS doit mentionner la présence de substance extrêmement préoccupante si le mélange contient des SVHC, même au titre des impuretés.

Et cette information, quand elle est obligatoire, doit figurer dans la section 3 de la FDS.

Comment conclure ?

D’ailleurs est-ce que quelqu’un est arrivé jusqu’ici et est encore en état pour lire la conclusion ?

Les Fiches de Données de Sécurité – que nous devons obtenir de nos fournisseurs DES QUE LA SUBSTANCE EST CLASSEE dangereuse – sont une source d’information très précieuse.

Nous devons prendre l’habitude de les collecter, de les lire, de les respecter (équipements de protection, conditions d’utilisation, évacuation des déchets etc. …).

Mais elles ne nous disent pas tout. Elles existent pour informer sur les dangers associés à la forme sous laquelle le produit est vendu.

Or nous céramistes, sommes TRANSFORMATEURS de ces substances et mélanges. Nous leurs faisons subir des transformations physiques et chimiques. Et là il n’existe pas de Fiche pour nous dire ce qui se passe.

Personnellement j’ai choisi de bannir ce type de substances de ma production.

Une élève a très bien résumé les choses : « apprenti potier, apprenti sorcier ».

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