Céramiste et formatrice

Le droit de savoir des consommateurs : concernant la présence de substances extrêmement préoccupantes (plomb, cadmium, cobalt) dans les articles qu’ils nous achètent

Avez-vous envie de servir votre risotto maison à vos proches dans une assiette dont le décor de surface contient du plomb ? Que celui-ci soit présent dans la couche d’émail qui la rend étanche (cuissons basse température type « faïence ») ou dans les couleurs vitrifiables ayant servi aux décors dits « de 3ème feu » sur les articles en porcelaine …c’est toujours du plomb. Qui dans certaines conditions s’échappe de l’objet et contamine les aliments … donc la personne qui les assimile.

C’est Noël et vous avez bien envie d’un thé chaud dans votre bol préféré, le rouge vermillon. Couleur qu’on n’obtient qu’avec du cadmium.

Bientôt l’anniversaire de votre neveu préféré. Vous craquez pour ce magnifique bol à petit déjeuner dont l’intérieur est décoré de ce bleu si intense. Celui qu’on appelle « Bleu de Sèvres ». Oui, le bleu de cobalt.

On n’a pas toujours conscience de ce qui compose ce que l’on produit, vend, utilise, offre

Et d’ailleurs toutes les conditions sont réunies pour que l’on reste dans l’ignorance :

  • « Dans le magasin dans lequel j’ai acheté le colorant / la fritte / l’émail tout prêt, il n’y avait aucune indication de dangerosité , rien qui signale une incompatibilité avec un usage alimentaire ». Effectivement nous sommes TRÈS mal informés sur la composition et les dangers de nos matières premières.
  • « Sur la Fiche de Données de Sécurité (FDS) que j’ai pris soin de télécharger, le colorant est classé  Non Dangereux  ». C’est subtil mais effectivement les dangers sont évalués pour la forme physique et chimique du produit tel que nous l’achetons ; en l’occurrence ce colorant céramique est une substance préparée industriellement par encapsulage de cadmium dans une couche de zircon et de silice. Cela ne nous dit rien sur ce qui va se passer lors de la combustion (émanations toxiques dans les gaz de combustion, volatilisation dans le four, sur les pièces voisines, sur les parois …). Et bien sûr il n’est pas possible pour le producteur de savoir comment nous allons transformer cette matière en article et pour quel usage. Il n’est donc pas en mesure d’évaluer les risques de la pièce finie : au contact des aliments, des acides, des détergents, au fil des chocs thermiques et mécaniques. Bref au cours de la vie de la pièce.
  • « Et puis, c’est bien connu, quand on cuit à 1000° voire à 1280°, tous les oxydes métalliques sont « emprisonnés » dans la couche d’émail ». Dans un autre univers ou une autre galaxie (far far away) ce théorème de la chimie de l’émail est peut-être vrai mais PAS au 21ème siècle sur la planète Terre.

Quel paradoxe pourtant ! En tant que consommateur nous sommes de plus en plus en demande d’informations de la part des producteurs

 Sur l’origine et la composition des aliments qui nous nourrissent, des vêtements que l’on porte, des couches que l’on met au contact de la peau des bébés, des cosmétiques dont on s’enduit, des produits d’entretien que l’on vaporise dans la maison … Nous lisons les étiquettes, scannons les articles dans des applications comme Yuka, posons des questions à nos commerçants, favorisons les circuits courts pour connaître les modes de production etc.

Nous vivons donc possiblement une contradiction totale entre le choix d’un mode de vie respectueux de la santé et de l’environnement d’une part, et d’autre part une activité de loisir ou professionnelle qui fait entrer des substances dangereuses, voire TRES dangereuses dans la composition des articles que nous fabriquons. Que nous utilisons ou offrons à des personnes qui nous sont chères. Que nous vendons à des consommateurs qui vont les utiliser ou les offrir.

Ces substance ont un nom : « substances extrêmement préoccupantes candidates en vue d’une autorisation », souvent abrégé en « substances extrêmement préoccupantes » ou « SVHC » (en anglais : Substances of Very High Concern)

La liste est mise à jour 2 fois par an par l’Agence européenne de la Chimie (ECHA) et est accessible ici https://echa.europa.eu/fr/candidate-list-table.

A ce jour (14/4/22) elle contient 223 substances, dont :

  • Le plomb (Pb) et 31 formes chimiques associant le plomb,
  • Le cadmium (Cd) et 11 formes chimiques l’associant ;
  • 5 associations de cobalt (Co) dont le carbonate de cobalt
  • Dans un autre registre: le bisphénol, le bisphénol A, le formaldéhyde.

Leur point commun ? Elles entrent dans l’une (au moins) des catégories suivantes :

  • Substances cancérogènes, mutagènes ou toxiques pour la reproduction (CMR de catégorie 1 ou 2)
  • Substances persistantes, bioaccumulables et toxiques (PBT)
  • Substances très persistantes et très bioaccumulables (vPvB)
  • Substances pouvant perturber le système endocrinien.

Le règlement REACH prévoit depuis 2006 des obligations particulières d’informations concernant la présence de ces substances dans la chaîne d’approvisionnement – entre professionnels – et vis-à-vis du consommateur final (article 33)

Un projet européen « LIFE AskREACH », relayé en France par l’INERIS*, a été lancé pour sensibiliser les consommateurs sur la présence de SVHC, et sensibiliser les fournisseurs des articles qui en contiennent.

L’objectif in fine est de réduire notre exposition aux risques liés à l’utilisation de ces substances, en modifiant les comportements d’achat et en favorisant la substitution par des substances non dangereuses.

Dans ce cadre, un concours est lancé pour récompenser les entreprises qui communiquent le mieux 1) au sein de la chaîne d’approvisionnement et 2) en bout de chaine auprès du grand public.

NB : ces obligations d’information ne sont pas spécifiques aux contenants et matériaux à usage alimentaire

Infos ici : https://reach-info.ineris.fr/focus/life-ask-reach

(*) L’Institut national de l’environnement industriel et des risques

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